Le mort joyeux

Dans une terre grasse et pleine d’escargots

WIKIPEDIA Cénotaphe de Baudelaire (Cimetière du Montparnasse France)

je veux creuser moi-même une fosse profonde,
où je puisse à loisir étaler mes vieux os
et dormir dans l’oubli comme un requin dans l’onde.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;
plutôt que d’implorer une larme du monde,
vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux
à saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

Ô vers ! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
voyez venir à vous un mort libre et joyeux ;
philosophes viveurs, fils de la pourriture,

à travers ma ruine allez donc sans remords,
et dites-moi s’il est encor quelque torture
pour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts !

Charles Baudelaire

 


Roland Garros, aviateur réunionnais

Image WIKIMEDIA

En 1906, il est champion de France de cyclisme et s’adonne à tous les sports dont le tennis et s’intéresse à la mécanique. Il commence une carrière d’aviateur en 1908 et se distingue dans toutes les compétitions nationales et internationales, apprenant seul à piloter. En 1913, il traverse la Méditerranée. Quand la guerre éclate, il est déjà chevalier de la Légion d’honneur en raison de son palmarès mais, natif de la Réunion, il n’est pas immédiatement mobilisé. Engagé volontaire, nommé sergent, puis sous-lieutenant, il poursuit ses exploit dans l’armée de l’air.

 

Le 19 avril 1915, seul à bord de son Morane, pilote et mitrailleur, il descend trois appareils allemands, mais une panne de moteur se produit au-dessus des lignes ennemies et le force à atterrir. Fait prisonnier, il subit de nombreuses brimades. Il reste prisonnier quatre ans avant de pouvoir s’évader de Magdebourg et rejoindre les aviateurs français en 1918. Officier de la légion d’Honneur, il s’adapte aux nouvelles techniques de l’aviation. Il trouve la mort dans une dernière attaque avec le 12è Groupe des Cigognes, le 4 octobre 1918. Enterré dans les Ardennes, il est salué dans le monde entier.

Chantal Antier-Renaud
Les soldats de colonies
dans la première guerre mondiale
Editions Ouest-France


Les Battitures

… Nous avons appris à la radio l’assassinat du roi Alexandre de Yougoslavie et de monsieur Barthou, notre ministre des affaires étrangères, qui était allé l’accueillir à Marseille. Ce matin nous avons acheté le Petit Parisien à la Marie Duvaux et j’ai dû attendre, avec impatience, que mes parents et mes frères aient fini de le lire pour savoir comment les choses s’étaient passées. A la une, il y a un portrait du roi Alexandre et un de monsieur Barthou et, entre les deux, juste au-dessus de l’article, une photo plutôt floue, avec une voiture, des gendarmes à cheval et un homme à terre..

Photos GML – Yvon Régin

Sur la Canebière, à la hauteur de la Bourse, au moment du passage du cortège officiel, un homme s’est détaché de la foule et s’est élancé devant les chevaux du service d’ordre ; il est monté sur le marchepied de l’automobile royale qui roulait au pas, et, presque à bout portant, il a d’abord tiré sur le roi puis sur notre ministre, avant d’être abattu de deux coups de sabre par le lieutenant-colonel Piollet. L’assassin, qui n’avait pas été tué, a continué de tirer à terre et il a été aussitôt lynché par la foule. Je pense sur le champ au Joseph Darnady : c’est son roi qui a été assassiné ; il faut que j’aille chez lui, avec mon journal ; pour qu’il puisse donner à ses parents tous les renseignements nécessaires. Je fais part de mon dessein à maman :

-tu  as raison, me dit-elle, ces pauvres gens n’ont ni journal ni T.S.F.

Quand j’arrive devant la porte, j’hésite un moment avant de frapper, comme si j’allais faire un mauvais coup, et je me décide enfin.

-entrez ! claironne le Joseph, à l’intérieur.

-qu’est-ce qui arrive ? me demande-t-il aussitôt. En deux mots je le mets au courant et lui tend le journal qu’il déplie fébrilement avant de le montrer à son père en lui annonçant brièvement la nouvelle, sans sa langue. Le père Darnady enlève sa casquette, et sa femme, qui s’est approchée pour regarder la photo du roi, fait son signe de croix. On m’invite à m’asseoir, on m’offre un beignet et Joseph, consciencieusement, traduit tout l’article à ses parents ; c’est à peine, par-ci par-là, s’il bute sur un obstacle en s’exprimant en serbo-croate. Le père et la mère ont les yeux rivés sur la bouche de leur fils, qu’ils regardent avec admiration et, moi aussi, je me dis que Joseph a bien de la chance de savoir parler deux langues…

Yvon Régin
Les Battitures
Dominique Guéniot Editeur

 


A propos de tout

WIKIMEDIA – portrait par Quentin-Latour

Pourriez-vous me donner l’adresse d’un bénisseur qui pourrait venir chez moi pour désenvoûter un tableau de famille.

Vivant seule depuis toujours, il y a, dans ma salle à manger, un tableau très vieux qui représente un homme de quarante ans environ, portant une perruque et ressemblant à Louis XV. Je constate depuis des mois que ses yeux passionnés ne cessent de me suivre partout où je me déplace dans la pièce, dans la cuisine et même ailleurs, on a vraiment l’impression qu’il me regarde avec envie et même que son regard me déshabille. Cela me poursuit même la nuit où j’ai l’impression qu’il va descendre de son cadre pour venir partager ma couche, comme on dit. Au début, j’avais peur, aujourd’hui j’en viens à espérer qu’il vienne pour voir ce qui se passerait. Mais la sagesse m’ordonne qu’un désenvoûteur vienne bénir le tableau pour que tout redevienne normal.

Robert Lassus
les bonnes bafouilles
Hachette Littérature


Seppuku, la mort du brave

Le seppuku, forme rituelle du suicide masculin par éventration, apparut au Japon aux alentours du XIIè siècle chez les samouraïs. Il est officiellement interdit depuis 1868…

Image WIKIPEDIA

… Comment se déroule un seppuku ? Le seppuku n’est pas une pratique solitaire, tout du moins dans le cadre du bushido, code d’honneur des samouraïs ; il faut un témoin et un assistant à la mort du samouraï. Ce dernier, revêtu d’un kimono blanc très ajusté et serré par un obi pour éviter que les viscères se répandent, s’agenouillait avec un petit tabouret sous les fesses sur un tatami et face au public. A côté du sabre court (wakizashi) ou du poignard (tanto), il avait près de lui de l’encre, un pinceau, des feuilles de papier de riz et une tasse de saké. Après avoir écrit et lu un waka (poème), il enveloppait le sabre ou le poignard d’une des feuilles de papier de riz, puis s’ouvrait l’abdomen, kimono ouvert, en partant de la gauche et dans un mouvement transversal. Il remontait alors une première fois, en diagonale, avant de réaliser une seconde entaille. Un ami du samouraï, le kaishakunin, venait alors interrompre sa souffrance en le décapitant en deux temps : d’abord , il tranchait la nuque jusqu’à la trachée, puis, une fois la tête tombée sur le torse, finissait la coupe délicatement pour que le tête ne roule pas trop loin du corps…

Agnès Michaux – Anton Lenoir
Death is a star
Editions Flammarion


La poésie des cimetières

La sensibilité préromantique exalte la poésie des cimetières, lieu de méditation : Les Nuits de Young et l’Elégie dans un cimetière de campagne de Gray, traduites en toutes langues, reflètent cette complaisance pour le nouveau lieu des morts. Les gestes de l’après-mort ont évolué : les testaments français révèlent comment les demandes de messes pour l’âme des défunts connaissent un déclin marqué, surtout à partir des années 1770. Là où 80 % et plus des notables marseillais, jusqu’au milieu du siècle, en prescrivaient en abondance, le pourcentage s’est réduit de moitié à la veille de la Révolution, chez les hommes plus que chez les femmes, dans la bourgeoisie plus que dans la noblesse : mais d’autres milieux plus populaires sont touchés, « l’échoppe et la boutique » comme on dit.

La convention sociale a changé de signe, on demande aussi moins de messe pour le salut des âmes, la profusion n’est plus de rigueur. Est-ce seulement la convention, alors même que les autres legs pieux, les charités, les appartenances aux confréries connaissent un identique déclin ? Le débat reste ouvert pour savoir si nous touchons là les racines d’une véritable déchristianisation ou si, comme le pensait Philippe Ariès, la foi est simplement devenue plus intériorisée, moins expansive et ostentatoire, en réponse à une sensibilité nouvelle.

Photo GML

L’abondance des autels du purgatoire, dans tout le Midi, semble plaider alors pour la continuité d’une attention soutenue aux pauvres âmes souffrantes dont on veut abréger les peines ; mais leur décor aussi s’est modifié, les saints intercesseurs qu’ils faisaient figurer se sont raréfiés, la Vierge médiatrice, et même la personne divine se fait discrète, réduite parfois à un triangle ou un rai de lumière. Le ciel s’est-il dépeuplé au siècle des Lumières ? Evitons d’extrapoler à partir de l’exemple de la France, ou même de la Provence, alors que d’autres Midis – de la péninsule Ibérique à l’Italie – nous présentent une religiosité baroque où la mort reste non seulement inaltérée mais triomphante.

Michel Vovelle
L’heure du grand passage
chronique de la mort
Découverte Gallimard


Tombes de guerre du Commonwealth

Photos GML

Situé dans le cimetière communal de Sézanne en Champagne, ces tombes regroupent cent vingt-six soldats britanniques et un néo-zélandais qui moururent des suites de leurs blessures reçues lors des batailles de l’Aisne et de la Marne en 1918

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Traité des excitants modernes

Photo Wikipédia

Le gouvernement anglais a permis de disposer de la vie de trois condamnés à mort, auxquels on a donné l’option ou d’être pendu suivant la formule usitée dans ce pays, ou de vivre exclusivement l’un de thé, l’autre de café, l’autre de chocolat, sans y joindre aucun autre aliment de quelque nature que ce fût, ni de boire d’autres liquides. Les drôles ont accepté. Peut-être tout condamné en eût il fait autant. Comme chaque aliment offrait plus ou moins de chances, ils ont tiré le choix au sort.

L’homme qui a vécu de chocolat est mort après huit mois.

L’homme qui a vécu de café a duré deux ans.

L’homme qui a vécu de thé n’a succombé qu’après trois ans.

Je soupçonne la Compagnie des Indes d’avoir sollicité l’expérience dans les intérêts de son commerce.

 

L’homme au chocolat est mort dans un effroyable état de pourriture, dévoré par les vers. Ses membres sont tombés un à un, comme ceux de la monarchie espagnole.

L’homme au café est mort brûlé, comme si le feu de Gomorrhe l’eût calciné. On aurait pu en faire de la chaux. On l’a proposé, mais l’expérience a paru contraire à l’immortalité de l’âme.

L’homme au thé est devenu maigre et quasi diaphane, il est mort de consomption, à l’état de lanterne : on voyait clair à travers son corps ; un philanthrope a pu lire le Time, une lumière ayant été placée derrière le corps. La décence anglaise n’a pas permis un essai plus original…

Honoré de Balzac
Editions Mille et une nuits


Mais à Arona j’eus un rêve…

Photo GML – cimetière d’Arona

Très tôt déjà j’avais senti que je devais instruire les personnages de l’inconscient ou les « esprits des défunts » qui souvent s’en distinguent à peine. Je m’en rendis compte pour la première fois lors d’un voyage à bicyclette que je fis en 1911, avec un ami, en Italie du Nord. Au retour nous allâmes de Pavie à Arona, dans la partie sud du lac Majeur, et nous y passâmes la nuit. Nous avions l’intention de suivre les rives du lac et de traverser le Tessin jusqu’à Faido. Nous voulions ensuite prendre le train pour Zurich. Mais à Arona, j’eus un rêve qui vint déranger tous nos projets.

Dans ce rêve, je me trouvais dans une assemblée d’illustres esprits des siècles passés et j’éprouvais un sentiment analogue à celui ressenti plus tard en présence des « illustres ancêtres » qui se trouvaient dans la pierre noire de ma vision de 1944. L’entretien se déroulait en latin. Un monsieur avec une grande perruque m’adressa la parole et me posa une question difficile ; je fus incapable, au réveil, de me rappeler sa teneur. Je le compris, mais je n’avais une connaissance suffisante du latin pour lui répondre dans cette langue. J’en fus tellement confus que l’émotion me réveilla.

Photos GML – Palais Borromée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Le Petit Prince

… Toi, tu auras des étoiles comme personne n’en a…

– que veux-tu dire  ?
– quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire !

Et il rit encore,

– et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m’avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça pour le plaisir… Et tes amis seront bien étonnés de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras : « Oui, les étoiles ça me fait toujours rire ! » Et, ils te croiront fou. Je t’aurai joué un bien vilain tour…

Et il rit encore.

– ce sera comme si je t’avais donné, au lieu d’étoiles, des tas de petits grelots qui savent rire…

Et il rit encore. Puis il redevint sérieux :

– cette nuit… tu sais… ne viens pas.
– je ne te quitterai pas.
– j’aurai l’air d’avoir mal… j’aurai un peu l’air de mourir. C’est comme ça. Ne viens pas voir ça, ce n’est pas la peine…
– je ne te quitterai pas.

Mais il était soucieux.

– je dis ça… c’est à cause du serpent. Il ne faut pas qu’il te morde… Les serpents, c’est méchant, ça peut mordre pour le plaisir.
– je ne te quitterai pas.

Mais quelque chose le rassura :

– c’est vrai qu’ils n’ont plus de venin pour la seconde morsure…

Cette nuit là je ne le vis pas se mettre en route. Il s’était évadé sans bruit. Quand je réussis à le rejoindre il marchait décidé, d’un pas rapide. Il me dit seulement :

– Ah ! tu es là…

Et il me prit par la main. Mais il se tourmenta encore :

– tu as eu tort. Tu auras de la peine. J’aurai l’air d’être mort et ce ne sera pas vrai…

Moi je me taisais.

– tu comprends. C’est trop loin. Je ne peux pas emporter ce corps là. C’est trop lourd.

Moi je me taisais.

– mais ce sera comme une vieille écorce abandonnée. Ce n’est pas triste les vieilles écorces…

Moi je me taisais…

Antoine de Saint-Exupéry
Le Petit Prince
Editions Gallimard